galerie Une généalogie bâtarde pour des médias zombies ?

Aniara_BeyondDance

Image du livre Rehearsing Collectivity: Choreography Beyond Dance de Franco, Berardi Bifo; Carlo, Tina di; Brandsletter, Gabriele Author Published by Argobooks, Germany(2012)

We find Ghazala’s explorations similar in spirit to media archaeology and propose a stronger articulation of media archaeology as an art methodology—and furthermore not only an art methodology that addresses the past, but one that expands into a wider set of questions concerning dead media, or what we shall call zombie media—the living dead of media history [15] and the living dead of discarded waste that is not only of inspirational value to artists but signals death, in the concrete sense of the real death of nature through its toxic chemicals and heavy metals.

Zombie Media: Circuit Bending Media Archaeology into an Art Method

Garnet Hertz and

Jussi Parikka

Mon rapport aux technologies au sein de mon travail artistique semble déterminé par deux facteurs : le fait d’être chorégraphe et le fait d’être née dans ce qu’on a tant appelé le tiers monde. Le premier conditionne mon attention à des questions comme les relations entres les corps, les machines, la perception, le mouvement et l’espace. Le deuxième combat ma possible fétichisation des outils technologiques, en me rappelant qu’une bonne partie de l’humanité n’a pas accès à tout cela ou que les ravages écologiques que nous constatons aujourd’hui sont aussi accélérés par les modèles actuels de production et distribution de « nos machines ». Les deux ont en commun le fait de s’insérer dans des écosystèmes médiatiques, des matérialités et des subjectivités très complexes.

Je souhaite donc me situer, dans cette auto-réflexion publique, dans cette filiation bâtarde, métisse et hautement affective.

J’aime l’intensité du moment où la vidéo s’anime avec les présences sur scène, l’instant où les capteurs m’informent sur le niveau d’oxygène d’un lieu, sur la vitesse d’un geste, quand le danseur ne sais plus si c’est lui qui performe ou si c’est la machine qui est en train de le performer, quand les spectateurs sont suivis par le son ou ébloui directement par la lumière, quand les machines me permettent de les toucher littéralement ou d’échanger avec eux hors de mes frontières physiologiques.

Je ne cache pas que souvent je me laisse emporter par la fascination des signaux électriques véhiculés par des appareils électroniques, et je pense que c’est parce qu’il s’agit d’un flux qui se réactualise et existe dans un intervalle de temps, dont la survie ou disparition semble si fragile. Tout pareil qu’avec mon corps, tout pareil qu’avec les relations humaines, les écosystèmes, les aléas des rapports avec l’équipe d’une création, l’obsolescence, les formats incompatibles, les défauts des machines, l’interdépendance avec mes collaborateurs, la précarité des moyens de production.

Sans doute suis-je conditionnée par le fait d’avoir démarré ces pratiques dans des hackers spaces et autres labs, qui a priori ne sont pas réservés à la danse ou à la performance, et où justement pour cela la transdisciplinarité semble s’imposer – pas toujours avec de bons résultats ou de bonnes pratiques mais cela est une autre histoire… Ces lieux vouées à l’appropriation technologique sauvage et à la résistance politique, où souvent l’erreur est glorifiée et où l’on a l’habitude de fêter les premières lignes de code d’un néophyte, de se réjouir d’une machine presque morte qui maintenant refait du bruit ou d’habiter un réseau social qui ne sera jamais aussi stable qu’on voudrait ; de s’engager parce que les technologies numériques-électroniques ne sont pas de dons du ciel mais des produits bien ancrés dans l’industrie militaire, le furieux capitalisme et le contrôle du vivant.

Et puis il y a aussi le software et hardware libres, ainsi l’ openWetWare, inspiration de ce qu’on aime appeler la culture à code ouvert et qu’implique qu’au delà d’ouvrir les machines et les codes informatiques, notre travail et les connaissances qu’il génère doivent se lancer dans un devenir qui avec un peu de chance les sauvera de la fossilisation du copyright, violant à jamais l’impénétrabilité de l’auteur, faisant de petits bâtards partout. Je ne sais pas pour vous mais moi, je trouve cela très séduisant.

Le rapport aux médias électroniques dans mon travail est donc nourri de cela, et ma pratique est hantée par l’accumulation d’un joli lot des codes sources qui fonctionnent correctement et qui soudain deviennent inutilisables, car écrits par une personne qui a quitté à jamais le projet en les laissant mal documentés, ou écrits d’une façon trop personnelle pour que quelqu’un d’autre puisse s’en servir. Je me souvient aussi de codes qui marchent parfaitement sous linux dans une vielle machine et ne répondent pas sur un mac à cinq processeurs. J’ai eu aussi de la musique jouée en direct qui ne peut plus faire partie de l’œuvre puisque le compositeur est parti vivre à Madagascar. Et des archives corrompues dans une séquence d’images qui devient irrécupérables car la source se trouvé dans un compte Youtube qui a fermé, et je n’ai plus de copie après que le disque dur soit tombé de la table en se taisant pour toujours. J’ai fait aussi de performances via streaming pour me rendre compte à la fin que l’appareil censé les enregistrer était débranché. Etc., etc.

Alors que faire avec tout ses accidents qui déconstruisent à jamais la pièce, qui font d’elle un artefact archéologique avant terme? Il faudrait tout réécrire ? Arrêter de jouer la pièce ? Remplacer le morceau qui manque ? Engager un autre compositeur ? Peut-être dois-je juste laisser l’erreur couler, exhiber le vide comme dans une antiquité qui n’a pas encore été restaurée ? ou faut-il attendre que cela devienne « vintage », « fétiche » et donc « tendance »?

Devenir zombie, une clef méthodologique pour la recherche en art ?

Des artefacts, des matériels trop capricieux, trop éphémères, trop puissants qui s’imbriquent dans des processus de création et de recherche, c’est à dire dans un système de production de connaissances. Une matérialité qui résiste – car il n’y a pas de vers pour manger les machines – et qui cependant semble avoir du mal à trouver sa place pour tisser la mémoire sans la fixer, sans qu’elle perde sa capacité performative.

« En somme, les « médias zombies » renvoient au fait que la quantité de matériaux toxiques et dangereux pour l’environnement qui composent les artefacts technologiques des médias engendre des déchets qui posent un problème environnemental énorme, un problème de vie. En ce sens, les médias ne meurent jamais ; ils peuvent être abandonnés, devenir obsolètes, mais ils ne meurent pas. Ils reviennent nous hanter sous les traits de la crise écologique. D’autre part, de façon plus positive, les « médias zombies » rendent possibles la réutilisation et le remixage, et permettent de repenser les médias anciens pour produire de nouveaux assemblages, idées, dispositifs et usages. Ainsi nous suivons l’intérêt expert de Garnet Hertz pour la culture du bricolage (Do it yourself, DIY) – faite de bidouillage de circuits et de piratage de matériel – et nous l’articulons à la façon dont de telles pratiques peuvent relever de l’archéologie des médias – des médias anciens transformés en nouveaux médias ».1

Je considère que la notion de « médias zombies » développée par Hertz et Parikka ouvre des pistes à explorer dans mon travail mêlant recherche et création. Je ne fait pas seulement référence au bidouillage des appareils pour leur donner une « seconde vie » mais j’imagine prendre ces « vestiges » littéralement comme des « objets à penser » en les intégrant activement dans des processus de réflexion et de documentation qui puissent mettre en évidence le complexe système de production de connaissances et de création auxquels ils ont participé. Je parle donc de contempler, observer, réfléchir, s’arrêter par moments de produire des pièces ou de les recréer, afin extraire ce qu’elles ont à nous dire au-delà de “l’objet artistique” pour partager ce que nous arrivons à saisir.

Une autre avantage de ce « devenir zombie » est de changer l’emplacement des mines tout en faisant écho à la matérialité des nos machines. Il s’agit de creuser dans nos corps, nos expériences, notre intuition et nos exercices de pensée. Par exemple, à la manière proposée par l’artiste chilien Cristian Espinoza qui, empruntant cette phrase aux alchimistes, appelle à “l’extraction minière céleste“2 :

« Notre civilisation électromagnétique a rempli tout l’éther d’émissions qui rebondissent jusqu’à l’infini, tissant l’invisible dans toutes les directions, pénétrant tous les systèmes nerveux des organismes et les utilisant comme surface d’enregistrement, comme des bandes magnétiques qui s’écrivent et se ré-écrivent une fois après l’autre. Mais qu’est-ce qui reste inscrit dans les corps ? Et quelles psychokinésies3 sont-elles trainées par ce magnétisme qui ondule dans l’invisible ? » 4

Ce travail est cependant un travail lourd, aveugle, souvent non inclus dans la valeur commerciale de l’œuvre et chronophage, mais il peut nous aider à réduire notre volume de production, et peut-être contribuer à briser l’idée d’une progression collective et pleine de clichés d’époque dans l’histoire des arts dits « médiatiques ».

Si moi ou d’autres prenons cette voie, il nous faut tenir compte de celui qui est en face, celui à qui l’on s’adresse. Nous allons donc devoir documenter et libérer le code source de l’œuvre, ses conditions de production, sa généalogie, ses accidents, ses difficultés. Sans se soucier de la survie de « l’œuvre d’art », changer de medium et peut être passer par la parole pour contribuer par un autre mode à élargir la conscience, la perception et la pensée de notre espèce. 

Voilà un détour qui donne la possibilité d’altérer toute la chaîne de consommation en réduisant peut être notre exigence de matériaux toxiques, rares, extraits dans de méchantes mines à ciel ouvert, là où nous n’allons pas, même si la terre, l’atmosphère, les sols, les micro-organismes et l’eau connaissent mieux que nous ce que veut dire circuler. Un pari comme un autre, mais à mon humble avis assez nécessaire si on pense en termes post-anthropocentristes.

Octobre 2014

(Ce texte fait partie de ma présentation lors des Journées d’Archéologies des média Pamal, DatAData, nhumerisme ENS amphi Descartes Lyon-France.)

1Paloque-Bergès Camille, Traduit par Turquier Barbara « Pour une archéologie des virus. Entretien avec Jussi Parikka », Tracés 2/ 2011 (n° 21), p. 235-247 http://www.cairn.info/revue-traces-2011-2-page-235.htm.

2Vérifier note

3« La psychokinèse ou psychokinésie (PK) est l’hypothétique faculté métapsychique d’agir directement sur la matière, par l’esprit. C’est un mot introduit par Joseph Banks Rhine (…) » https://fr.wikipedia.org/wiki/Psychokinèse

4Espinoza Cristian, PROYECTO RUIDO DE FONDO
RF_1.1. Minería Celeste. Publiée dans le blog de l’artiste le 12/07/2015, Fragment traduit de l’espagnol par mes soins. https://fabulasmecanicas.wordpress.com/2015/06/12/rural-scapes-rf_1-1-mineria-de-ruidos/

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