galerie d’utopies, Cannibales et mots definitifs

Aniarautopias

 Texte apparu en 2014 dans la Revue Initiales n° 04 – Initiales M.V.

Pourquoi la colonie Monte Verità n’a pas consacré quelques journées au soleil pour écrire un manifeste ? Avec tant de talent séjournant dans cette colline le Manifeste du Monte Verità serait devenu le plus pertinent de tous les manifestes de l’époque, celui de la vrai utopie, un geste décidément collectif, modifiant à jamais notre vision générale des communautés d’artistes et d’autres mouvements sociétaux. Mais faute de manifeste, les fondateurs ont juste rédigé les Statuts provisoires de la société végétarienne du Monte Verità,1 cela sonne trop pragmatique pour habiller les dimensions d’une utopie.

Cependant nous sommes bien équipés pour pimenter le mythe avec les vestiges qui nous restent d’une communauté bucolique et dansante dont le nom énonce la quête de vérité dans un ailleurs géographique, lieu à qui on attribue des énergies telluriques particulières, marqué par les symboles du yin et du yang ; où l’on sert des menus végétariens, où l’on rencontre des scientifiques, des artistes, des activistes et des humanistes affairés à trouver du sens à tout ; malgré les turbulences d’un temps marqué par l’avant-guerre , la guerre , et une transition qui a servi entre autres à préparer encore une autre guerre…

Oh que c’est beau d’imaginer cette tribu heureuse habité par des corps et des esprits pris en compte au delà des dualités, qui trouve l’équilibre entre orient et occident entre la danse dénudé à l’air libre et la musique de Wagner ! un choix d’excellence entre nature et culture, petite parcelle Suisse qui devient Pays de Cocagne.

Avec Monte Verità l’Europe semble enfin pouvoir rapatrier cette notion d’utopie née et échoué sur les côtes des Amériques au 16ème siècle2 ; car il faut toujours un ailleurs pour concevoir une utopie. Ce lieu nouveau qui nous libère de nos propres vices par sa simple existence , vierge et voluptueux prêt à accueillir la beauté et l’exubérance d’une humanité nouvelle. Mais il faut aussi , à la manière du Conquistador entreprendre un voyage dans des océans inconnus , et peut être affronter des cannibales.

Mais je rêve et je suis éblouie par les parcours brillants et l’influence dans la culture occidentale des prouesses individuelles de quelques personnes qui sont passés par Monte Verità. Ce lieu, ferment d’une communauté utopique sans aboutissement, a fini par prendre son éclat dans le rayonnement isolé des individus qui par cette aventure partagée, se transforment en simples nodes, intercessions d’un réseau archaïque. Et alors , Monte Verità devient pour moi si peu palpitant que la première définition que wikipedia donne au mot réseau : « un ensemble de lignes entrelacées » « un ensemble de relations »

Heureusement nous savons grâce à Internet que réseau veut dire beaucoup plus que cela, et sur internet selon José Luis Brea, « Il s’agit donc d’exploiter les possibilités que le réseau offre pour établir des formes flottantes de communautés, ce serait exprimer seulement « des moments de communauté » vecteurs spécifiques d’une communauté d’intérêts, des préoccupations ou des désirs, des lignes de code momentanées et instables dans la libre circulation de la différence. » 3

Terre rares et bons morceaux de viande.

Ce sont les Hackers , les Cyberpunks , les Crypto-anarchistes et autres arpenteurs du réseau des réseaux qui feront renaître l’utopie communautaire dans cet ailleurs numérique. Des personnes à qui l’origine militaire d’internet au sein du département de Défense des États-Unis donne du courage pour s’inspirer de ces pirates, constructeurs des sociétés alternatives globalistes4. Et ils écrivent des manifestes et rêvent d’une liberté inséparable de la notion du bien commun.

Au coeur même d’internet un nouvel ordre du monde voie le jour , il est basé sur l’accès libre et ouvert à l’information et la démocratisation d’outils et de savoirs afin de redistribuer le pouvoir et constituer un monde plus juste; enfin une utopie ! Et cette fois-ci avec un impact à échelle globale. Et je me jette sur ces manifestes, et sur les licences libres, et je partage et je fais confiance à ce nouveau temps qui relie tout espace dans une grande fratrie de 0 et de 1 et je suis fière de devenir node.

Mais il ne s’agit pas d’un projet de contre-culture, l’ONU aussi se porte garante de cette utopie globale et se doit de faire sa propre « Déclaration de principes », qui tient compte de notre diversité culturelle et linguistique, nos traditions et nos religions, nos entreprises, nos satellites, ondes, câbles, matières premières, nous allons tous profiter des bienfaits offerts par les TIC. 

Et l’on milite du côté du software libre, et l’on s’inscrit aussi sur Facebook , et l’on change 3 fois de portable en 5 ans pour seulement un euro. Et je m’achète une nouveau fauteuil pour être plus confortablement assisse devant mon ordinateur, et je monte des projets avec des gens au but du monde , et plus que jamais je peux lire tout type de choses , et voir du cinéma sans payer et regarder les infos de mon pays en mangeant des pâtes dans mon salon parisien.

L’ONU dans mon cas tient ses promesses, et John Perry Barlow aussi car en 1996 il décrit ce qui je vit aujourd’hui dans sa « Déclaration d’indépendance du cyberespace » : « Le Cyberespace est constitué par des échanges, des relations, et par la pensée elle-même, déployée comme une vague qui s’élève dans le réseau de nos communications. Notre monde est à la fois partout et nulle part, mais il n’est pas là où vivent les corps. »

Seulement mon enthousiasme ne tient pas long temps devant les chiffres donnés par l’Union Internationale des Télécommunications, où nous constatons que les privilèges liés aux différences des genres et des pays du nord et du sud dans ce monde que nous voulions changer, restent tout autant marqués à l’extérieur qu’à l’intérieur du réseau ! Et pire encore l’Unesco m’informe que « toutes les langues n’ont pas la même place sur Internet. Sur les 6500 langues du monde, seulement 60 sont utilisées sur Internet. Plus de 30 millions de personnes parlent swahili, mais cette langue est quasi-inexistante sur le cyberespace.»

Et découragée je ne trouve pas de statistiques sérieuses sur l’usage global du software libre, rien à quoi m’accrocher ; et le compte twitter qui m’apprend des mots de quechua ne suffit pas à me faire sortir de cette soupe où les fantasmes de Julian Assange , de Snowden et d’ Aaron Swartz se mélangent avec des likes bleu clair.

Et j’ai le sentiment d’être au même point que le dernier des missionnaires européens qui a compris que l’utopie ne logeait pas dans les terres du nouveau monde américain, et qu’on pouvait continuer sans regret avec la colonisation. De toute façon nous n’avons plus besoin de terres rares5 pour concevoir un ailleurs, car elles logent déjà dans nos écrans et dans les vibreurs des nos téléphones portables.6

Mais je ne veux pas en rester là , je vais me déguiser en cyberpunk; je souhaite moi aussi écrire un manifeste , celui qui n’a pas été écrit à Monte Verità.

Je voudrais à la manière de Ida Hofman et Henry Oedenkoven , quitter la colline Suisse et partir au Brésil. Je voudrais retrouver les anthropophages , et avec Oswald de Andrade , déclarer Contre la vérité des peuples missionnaires, définie par la sagacité d’un anthropophage, le vicomte de Cairu. C’est le mensonge maintes fois répété. Mais ce ne sont pas des croisés qui sont venus. Ce sont les fugitifs d’une civilisation que nous sommes en train de manger, parce que nous sommes forts et vindicatifs comme le Jabut.

Par ici si vous souhaitez continuer la lecture avec « Le manifeste de Monte Verità » 


2 CANTU Francesca. América y utopía en el siglo XVI, pag 65-64. Cuadernos de historia Moderna 3, 2002

Universidad de Roma Tre http://ww7.fr/e3df

« Vasco de Quiroga humaniste cultivé, participant de l’atmosphère érasmistes de la cour de Charles V , auditeur de la seconde Audience de Nouvelle-Espagne en 1530 , puis à partir de 1537 jusqu’à sa mort en 1565 , évêque de Michoacán , a conçu le projet d’appliquer à la vie des Indiens le schéma idéal de L’Utopie de Thomas More, qui il a lu et annoté quand il était déjà dans le Nouveau Monde à partir d’une copie reçue de l’évêque de Mexico , Juan de Zumarraga . L’hypothèse critique de Quiroga est que la société espagnole constitue l’anti-utopie de l’utopie possible dans les Amériques ; et il en est ainsi car dans notre nation prédomine « la cupidité débridée », comme l’exprime Quiroga lui même. Le thème de la cupidité , L’auri Fames de la Renaissance est un topos de la littérature utopique réformatrice de l’époque. La cupidité , qui fait de l’argent la mesure de toutes les choses , est stigmatisée par More dans le premier livre de L’utopie . En donnant les premières nouvelles des populations américaines Pietro Martire d’Anghiera exprime l’espoir que ils ont finalement trouvé des gens capables de vivre « sans la puante argent » C’est moi qui traduit.

3BREA, José Luís: “Online Communities”, Aleph Pensamiento, HYPERLINK « http://aleph-arts.org/pens/online_cummunities.html »

4BRUEL Benjamin. Pirates et forbans : histoire politique des ennemis de l’humanité http://ragemag.fr/pirates-et-forbans-histoire-politique-des-ennemis-de-lhumanite-54401/ « Ce sont des contre-sociétés qui cherchent à dépasser les mœurs occidentales. Ces populations refusent d’être éternellement soumises à une hiérarchie les plaçant tout en bas de la chaîne alimentaire : ils recréent un espace parallèle afin que chacun puisse jouir de la liberté qui sied à tout homme. La lie de l’humanité s’y érige en grand prince. La présence d’esclaves et d’Indiens d’Amérique est d’ailleurs assez frappante à ce sujet : si, bien sûr, certains pirates se livraient au commerce triangulaire, nous pouvons affirmer qu’ils étaient pour la majorité radicalement antiracistes et ne faisaient pas preuve d’une quelconque cruauté envers les Indiens. Plus que cela, le pirate voit dans l’Indien un miroir. C’est une chimère d’innocence dont il s’éprend facilement parce qu’elle représente l’exact opposé de la civilisation qu’il fuit. Pour leur faire payer leur cruauté envers les Indiens, le capitaine Monbars se fait une spécialité de l’extermination d’Espagnols. A Madagascar, les pirates s’installent et se mêlent à la population. A Hispaniola, les boucaniers adoptent les coutumes de chasse des populations indigènes. »

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